The Nickel Boys de Colson Whitehead

Publié chew Knopf Doubleday Publishing Group


The Nickel Boys est inspiré de faits réels. En 2014, le terrain de l’ancienne Florida Industrial School for Boys doit être vendu par l’Etat à un développeur immobilier. Mais les fouilles archéologiques préalables obligatoires révèlent la présence d’un cimetière officieux. Pas moins de 43 corps sont alors identifiés. Les analyses des dépouilles révèlent les conditions atroces dans lesquelles ces enfants ont trouvé la mort. Elwood était pensionnaire de cette école, et lorsque ces crimes sont enfin révélés au grand public, il témoigne.

Inaugurée en 1900, la Florida Industrial School for Boys – renommée plus tard Nickel – n’a d’école que le nom. Il s’agit plutôt d’un camp de redressement pour enfants et adolescents. Les pensionnaires y sont envoyés sur ordre d’un juge (blanc, évidemment), sont orphelins ou abandonnés et à la charge de l’administration qui ne sait plus quoi faire. Ils sont aussi parfois amenés par leurs propres parents dans l’espoir de parer à leur indiscipline.

L’école est gérée selon des principes arbitraires, violents et racistes. La discrimination fait rage dans les états du Sud, et ce n’est pas l’abrogation des lois de Jim Crow en 1964 qui mettent un point d’arrêt aux maltraitances des enfants noirs de l’école. Comme beaucoup de ses camarades afro-américains, Elwood est envoyé à la Nickel School sans aucune raison valable : « He’d learn that most of the kids had been sent here fore much lesser – and nebulous and inexplicable – offenses »1. Mais aucune raison ne saurait de toute façon justifier l’envoi d’un enfant dans une telle maison de l’horreur.

L’extrême violence des encadrants y prend des formes variées: « The boys were called students, rather than inmates, to distinguish them from the violent offenders. All the violent offenders, Elwood added, were on staff » 2. La torture physique et psychologique est abondamment utilisée. Les méthodes décrites sont épouvantables.

Les pensionnaires, considérés comme une charge par l’Etat, sont mis au travail dans l’imprimerie, la ferme, l’usine à brique construites sur le campus ou même à l’extérieur. Les enfants ne perçoivent aucun revenu de leur travail, l’esclavage est tout proche : « (…) sometime it was favors, like this paint job, but a lot of time it was for real money, which schools kept for their “unkeep”, same as the money from the crops, and the printing jobs, and the bricks »3. La vulnérabilité d’enfants si mal traités fait de l’école un vivier inespéré de pédophiles bien informés.

La communauté est complice de cette violence institutionnalisée. Les membres du Conseil d’Administration de l’école sont d’éminents notables de la région qui profitent d’une main d’œuvre gratuite soulagée de s’échapper pour quelques heures de l’enfer de Nickel aménagé par eux : « All those guys on the school board, they have us do chores. Sometimes it’s some bullshit, but I’ll take being out here over any job back at school » 4. Ces “bienfaiteurs” profitent également d’un réseau de revente au marché noir des fournitures scolaires, médicales et alimentaires originellement destinée aux étudiants noirs de l’école : « « It used to be worse in the old days », Harper said, « from what my aunt says. But the state cracked down and now we lay off the south-campus stuff ». Meaning, they only sold the black students’ supplies. « We had this good old boy who used to run Nickel, Roberts, who would’ve sold the air you breath if he could’ve. Now that was a crook! » » 5.

Ainsi, si tous les enfants, Noirs comme Blancs, sont soumis aux violences de leurs surveillants, les afro-américains sont les plus malmenés : « Nickel was racist as hell – half the people who worked here probably dressed up like the Klan on weekends »6.

Les enfants sont torturés, violés, sous-nourris, mal soignés, portent des guenilles, vivent dans des locaux délabrés et ne reçoivent aucune instruction. La machine perverse est bien huilée et si par malchance, un enfant qui ne survit pas à son séjour à Nickel n’est pas orphelin et que des comptes doivent être rendus, il est expliqué à sa famille que l’enfant a fugué et le sujet est clos. Pourtant, le signal d’alarme est régulièrement tiré par la presse locale et des inspections de l’Etat s’ensuivent mais le réseau de complicité s’active et le système perdure : « Director Hardee suspended two days of classes to get the facility in shape for the state inspection. It was a surprise inspection, but his fraternity brother ran child welfare down in Tallahassee and made a phone call » 7.

Après être passés par l’enfer, ceux qui s’en sortent portent à vie les marques de leur passage: « Nickel boys were fucked before, during and after their time at the school, if one were to characterize the general trajectory» 8.  Leur vie ne peut plus être ordinaire: « That’s what the school did to a boy. It didn’t stop when you got out. Bend you all kind of ways until you were unfit for straight life »9.

Elwood est un personnage fictif. Mais l’école, elle, est réelle. Des enfants ont vécu cet enfer à tour de rôle pendant 111 années. Et Nickel était juste une ecole parmi tant d’autres : « This was one place, but if there was one, there were hundreds » 10. Ce roman a valu à son auteur Colson Whitehead de gagner le prix Pulitzer en 2020 pour la seconde fois. La narration va et vient d’une époque à l’autre, ce qui permet de rendre compte de toute la perversité du système instauré dans l’établissement, soutenu et validé par une société complice. Après que tant d’efforts aient été déployés pour rendre ces garçons invisibles, Whitehead leur redonne la visibilité qu’ils méritent.


1 On pourrait traduire cette phrase par « Il apprendra que la plupart des enfants avaient été envoyés ici pour beaucoup moins que ça – pour des raisons floues et inexplicables ». Le roman n’est pas encore traduit en français à ma connaissance et je présente mes excuses par avance aux traducteurs ou lecteurs bilingues qui s’étoufferont peut-être face à mes tentatives.

2 « On appelait les garçons étudiants plutôt que prisonniers pour les distinguer des délinquants violents. Tous les délinquants violents, ajouta Elwood, faisaient partie du personnel ».

3 « (…) parfois il s’agissait de faveurs, par exemple de la peinture, mais souvent le travail était rémunéré et l’école gardait l’argent pour leur « entretien », tout comme elle gardait l’argent des récoltes, des travaux d’imprimerie ou de la fabrique de briques ».

4 « Tous ces types du Conseil d’Administration, ils nous font travailler. Parfois, c’est de la merde mais je préfère être ici à l’extérieur que faire n’importe quel travail à l’école » . 

5 « « D’après ce que ma tante dit, c’était pire avant, dit Harper. Mais l’Etat a pris des mesures et maintenant on ne touche plus aux fournitures du campus Sud ». Ce qui voulait dire qu’ils ne vendaient plus que les fournitures destinées aux étudiants noirs. « Il y avait ce bon vieux gars qui gérait Nickel, Robert, qui aurait vendu l’air que vous respirez s’il avait pu. Ça c’était un escroc ! »

6 « Nickel était raciste comme pas possible – la moitié des gens qui travaillaient ici s’habillaient sûrement en membres du Klan le week-end ».

7 «  Le Directeur Harded suspendit les cours pendant deux jours pour préparer les locaux à l’inspection de l’Etat. C’était une inspection surprise, mais un ami de la fac était à la tête de la Protection de l’Enfance à Talahassee et l’avait appelé ».

8 « Les garçons de Nickel étaient foutus avant, pendant et après leur passage par l’école, si on devait décrire leur trajectoire générale ».

9 « C’est ce que l’école faisait à un garçon. Ça ne s’arrêtait pas quand tu en sortais. Elle te tordait dans tous les sens jusqu’à ce que tu ne sois plus apte à une vie normale. »

10 « C’était un endroit. Mais s’il y en avait un, il y en avait des centaines. »

5 thoughts on “The Nickel Boys de Colson Whitehead

  1. Le film “refuge” décrit le même genre de calvaire que vivaient de jeunes ados allemands quelque peu rebelles, placés dans une institution religieuse, pour les “calmer”.
    C’était en fait un lieu d’humiliation, de privation, de tortures physiques et morales d’une cruauté extrême .
    Ils étaient (mal) traités en esclave , à extraire de la tourbe dans d’immenses tourbières.
    Le film est très dur à regarder, d’autant plus que les faits sont réels et qu’ils se déroulaient dans les années 60… 1960

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  2. Pingback: Nickel Boys, Colson Whitehead – Pamolico, critiques romans, cinéma, séries

  3. Pingback: « Nickel Boys » de Colson Whitehead (Albin Michel, 2020) – Les miscellanées d'Usva

  4. Pingback: Colson Whitehead – Nickel Boys | Sin City

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